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Les verres bleus au lapis lazuli, une invention égyptienne ?

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Les verres bleus au lapis lazuli, une invention égyptienne ?

On a longtemps pensé que le lapis lazuli était une matière rare, utilisée uniquement pour la peinture. Pour les céramiques ou les émaux, c’est le plus souvent le cobalt qui donne la couleur bleue. Les chercheurs du Laboratoire de dynamique interactions et réactivité (CNRS/UPMC) viennent de montrer, grâce à une étude Raman, qu’il était très probable que dans de nombreux cas de céramiques ou d’émaux, une coloration mixte (cobalt / lapis lazuli) ait été attribuée à tort à la présence unique de cobalt, ce colorant étant alors le seul visible par les techniques d’analyse traditionnelles.

 

On a longtemps pensé que le lapis lazuli (lavjnar en Persan) était une matière rare et utilisée uniquement pour les parties les plus nobles de la peinture, comme le manteau des Vierges Renaissance. La coloration bleue de cette roche est due à un dopage en ions soufre d’un feldspathoïde(*). Les méthodes classiques d’analyse même modernes (microscopie électroniques et techniques de dosage EDX associée, Fluorescence X, ICP-MS, etc.) discernent difficilement ce composé. Seule la concomitance d’une couleur bleue et de l’absence d’élément cobalt – le principal élément chimique utilisé pour l’obtention de la couleur bleue dans les émaux et verres, y compris le safre, un pigment bleu des peintres – laissait supposer la présence d’un autre pigment.

 

L’efficacité de la spectroscopie Raman résonante pour détecter le lapis lazuli a fréquemment été démontrée, comme par exemple dans la caractérisation de verres émaillés exceptionnels Mamelouk (13-14e s.) ou pour des céramiques iraniennes assez communes, les Lajvardina (13e s.) où, de façon surprenante, la couleur outremer est obtenue en combinant à la fois lapis lazuli et cobalt comme colorants. Nos tests de stabilité thermique montrent une bonne stabilité jusqu’à plus de 900°C, compatible avec son usage comme pigment pour des verres ou des émaux. Il est très probable que dans de nombreux cas, une coloration mixte (cobalt/lapis lazuli) ait été attribuée au cobalt, seul colorant visible par les techniques d’analyse traditionnelles.

 

Trésor dit de Begram, Afghanistan (Empire Romain, 1er siècle) : vase en cours d'analyse Raman (noter le spot laser) ; la couleur bleue est ici obtenue par des ions cobalt. © Photo Ph. Colomban. Coll. Musée des arts asiatiques-Guimet

 

Les chercheurs ont donc décidé d’analyser les émaux du Trésor de Begram, conservé au Musée des arts asiatiques-Guimet avec leur dispositif Raman mobile, déjà utilisé pour l’étude de la collection de verre émaillés Mamelouk du Département Islam du Musée du Louvre et les vitraux de la Sainte Chapelle. Cet ensemble de verres émaillés « Romains » trouvé en Afghanistan (1er s.) est unique avec plusieurs gobelets illustrés de scènes mythologiques ou de scènes de chasse africaine, ce qui laisse penser à une production égyptienne. La fabrication des tels objets était une prouesse technologique et la conservation des verres émaillés est difficile, d’où leur très grande rareté. Le lapis lazuli est identifié à la fois pour le bleu et pour le vert où il est associé à un pigment jaune à base de plomb et d’antimoine, le « Jaune de Naples ». Le rouge est obtenu avec de l’hématite et le blanc avec de l’antimoniate de calcium. La comparaison des technologies utilisée au travers de siècles montre à la fois des permanences – le lapis lazuli par exemple qui fut encore utilisé par le fameux arcaniste J. F. Böttger pour azurer et ainsi améliorer la blancheur des premières porcelaines de Meissen (Saxe, tout début du 18e s.) – et des innovations – par exemple le blanc obtenu d’abord avec de l’antimoniate de calcium puis au phosphate de calcium (blanc à l’os) ou à l’oxyde d’étain (cassitérite) et plus tard aux arséniates.

 

L’histoire de la technologie des pigments est encore mal connue. La question du lieu et de la date où le lapis lazuli fut la première fois utilisé comme pigment verrier reste ouverte. L’Égypte apparait le lieu le plus probable et il conviendrait de vérifier si tous les verres bleus où le cobalt a été identifié ne contiennent pas également du lapis lazuli qui aurait échappé aux techniques d’analyse classiques.

 

(*) Famille de minéraux (tectosilicates) dont la structure ressemble à celle des feldspaths, pauvres en silice mais très riches en soude et en potasse.

 

Pour en savoir plus

Laboratoire de dynamique interactions et réactivité (CNRS/UPMC)Nouvelle fenêtre

 

Référence

Caggiani M.C., Colomban Ph., Valotteau C., Mangone A., Cambon P. Mobile Raman spectroscopy analysis of ancient enamelled glass masterpieces. Analytical methods, 14 juin 2013, DOI : 10.1039/c3ay40648bNouvelle fenêtre

 

Contact chercheur

Philippe Colomban l Laboratoire de dynamique interactions et réactivité l philippe.colomban@upmc.fr

 

Photo vignette : trésor dit de Begram, Afghanistan (Empire Romain, 1er siècle). Scène égyptienne : les couleurs bleue et verte sont obtenues par une dispersion de grains de lapis lazuli, avec en plus des précipités à base d'antimoniate de plomb pour le vert. © Photo Ph. Colomban. Coll. Musée des arts asiatiques-Guimet



16/09/13